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traduzione in francese dell'intervista realizzata a Otto Bitjoka

Di Battista

Otto, avant tout, merci pour cette rencontre car, comme tu as pu le constater, nous souhaitons approfondir et examiner encore la question. Je dois te dire que j'ai commencé à m'intéresser au Franc CFA lorsque j'étais au Costa Rica, où j'ai connu, dans un camp de réfugiés, quelques citoyens africains originaires de régions francophones. Ils m'ont parlé de ce sujet et de sa problématique. Ensuite, j'ai commencé à m'informer et j'ai discuté avec quelques professeurs universitaires, puis, après être allé voir Fazio je suis venu te voir, toi. Mais je dois t'avouer que, après avoir lancé ce sujet avec Fazio, j'ai commencé à recevoir critique sur critique ; la Repubblica et le Corriere della Sera se sont élevés contre mes propos, des membres politiques de la droite et de la gauche m'ont désapprouvé, l'ambassadrice italienne a été rappelée en France par le Gouvernement français. Je me suis naturellement demandé : peut-être que j'ai touché le cœur du problème ?

Otto Bitjoka

Tu as effectivement touché un point sensible car cela fait 60 ans que les africains n'en veulent plus de cette monnaie appelée « Monnaie de singe », tu as touché un point essentiel du débat africain. Il est évident qu'il y a des enjeux et des intérêts divers. Moi je pense que l'aristocratie mondialiste turbo-capitaliste trouve un réel intérêt à ce qu'une monnaie de ce genre persiste, car elle a des effets pervers qu'il convient d'analyser. Il est évident également que les journalistes qui s'opposent le font en connaissance de cause, mais je ne saurais dire quelle est leur motivation. Cependant, si l'on analyse leur attitude ils ont tort de s'en prendre à toi. Tout comme la gauche a tort aussi de s'en prendre à toi car c'est une réalité. Cette même gauche qui était là dans les années 60, lorsque les pays africains luttaient pour leur indépendance, allaient aider leurs camarades, participaient à la Guerre pour l'Indépendance. Et aujourd'hui ce sont eux qui doivent se battre pour supprimer ces éléments symboliques de la colonisation. Moi, je suis surpris par le fait qu'ils ne le fassent pas eux-mêmes. Et je suis également très étonné par le fait qu'ils s'opposent à une déclaration de ce genre. Indépendamment du fait que cela a été dit par une personne qui ne fait pas partie de la gauche et du fait qu'il s'agit d'une bataille politique, il faut saisir l'occasion pour faire savoir quelle est la vérité. Comment faire pour rendre les peuples africains libres ? Telle est la vraie question. Et lorsque j'entends dire que les africains qui arrivent ici ne sont pas francophones, là c'est un discours qui n'a aucun sens ; car il est évident que tout être humain est porteur, parfois même à son insu, d'un projet existentiel qu'il voudrait réaliser là où les conditions sont les plus favorables. On sous-entend que chez eux les conditions doivent être favorables. Malheureusement ce n'est pas notre cas. Alors les gens sont obligés de chercher un autre lieu où le réaliser. Parfois ils viennent en Occident mais je peux t'assurer que la majorité de la migration se fait à l'intérieur même de l'Afrique. Et pourquoi migrent-ils à l'intérieur ? Parce qu'ils vont chercher fortune ailleurs, dans les régions plus développées. Mais ces régions-là ne sont plus francophones, ils vont en Afrique du sud, ils vont au Nigéria. Cela veut dire que si les francophones avaient la possibilité d'engendrer du développement en interne, par la création d'entreprises, ou par toute sorte d'attraction, d'impulsion pour faire que nos jeunes trouvent un emploi, ils resteraient chez nous et n'auraient pas à subir à l'étranger des offenses comme le fait d'être traité d' « orangs outans », de « singes », de « nègres ». Personne n'aime entendre ces mots, même s'ils font semblant de rien, personne. Donc le fait de dire que cela n'a aucun impact sur l'immigration n'est pas vrai, bien sûr que cela a un impact ! Et même lorsqu'on pense qu'une grande majorité de ceux qui arrivent est anglophone, mais si la partie francophone se développait, ceux qui arrivent de la partie anglophone iraient travailler là-bas, car là-bas il y a une communauté de destin, nous sommes tous noirs, personne ne dit « nègre » à un noir. C'est pour cela que je ne comprends vraiment pas ce discours, mais je crois qu'ils le disent de manière idéologique, peut-être parce que vous, vous faites partie d'un mouvement, et eux d'un autre ; mais je pense que la sincérité du sujet devrait l'emporter sur les raisons idéologiques, et je vois hélas que ce n'est pas le cas. Mais vous, vous êtes sur la bonne voie, vous allez tout droit dans la bonne direction. Moi je pense que rien ne doit permettre aux africains de se séparer en livrant une bataille formidable, même si nous sommes différents : les autres sont de droite, de gauche, centristes, chacun va où bon lui semble, mais au nom de la bataille nous devons trouver l'unité. Cette prise de position a beaucoup plu à l'Afrique. Tous les journaux africains en ont parlé. Sans vous connaître, ils en ont parlé de manière positive. Même moi qui ne suis pas pro Grillo, je me rends compte que cette idée est juste et qu'il faut la soutenir car c'est la vérité. Et il faut que la gauche accepte que ce soit la vérité. Et qu'il est inutile de nous défendre dans la Guerre pour la Libération - comme ils le faisaient hier - et de ne plus le faire aujourd'hui parce qu'ils s'appellent progressistes, parce qu'ils sont les protecteurs de l'aristocratie du turbo-capitalisme mondialiste. Je comprends que ce n'est plus leur bataille de donner la liberté aux autres car ils n'ont plus besoin des matières premières. Mais il faut quand même garder un peu d'honnêteté et, sur ce point, la gauche devrait être beaucoup plus honnête.

Di Battista

C'est pourquoi moi je pense que, d'un autre côté, en ce qui me concerne, si Salvini fait le souverain, alors il se doit de défendre la souveraineté, qui n'a rien d'idéologique mais qui est quelque chose de concret, la souveraineté des africains. Mais je voulais te poser une question, pourquoi tout à l'heure tu as parlé du Franc CFA comme d'un symbole encore actuel de projet colonial ? Au-delà de cette valeur symbolique - et nous savons tous combien cela libère les consciences africaines de se débarrasser d'un symbole - en quoi celui-ci compromet-il le développement de ces régions ? Peux-tu nous expliquer cela ? Parce que si c'est moi qui l'explique on ne me croira pas alors que si c'est toi, ce sera surement plus crédible.

Otto Bitjoka

Cette monnaie compromet le développement. Tout d'abord parce que le Franc CFA est une monnaie que nous ne frappons pas nous-mêmes, elle est frappée ailleurs puis utilisée en Afrique. Mais, pour engendrer de la croissance il faut investir ; investir en machines, et pour acheter les machines il faut une monnaie c'est pour cela qu'il existe la réserve de change détenue par la Banque Centrale, tout le problème est là. Tout ce qui est utile aux investissements en devise doit constituer 50 % de la valeur de l'investissement en question auprès des réserves de change, qui sont domiciliées sur le compte d'opération, comme on l'appelle, mais à la Direction Générale du Trésor Français.

Di Battista

Alors, prenons un exemple : le Togo vend aux Etats Unis pour un milliard de dollars de cacao. Que se passe-t-il ?

Otto Bitjoka

Alors, en encaissant ce milliard de dollars dans la devise, il faut, pour des raisons d'accord, laisser 50 % de la valeur au Trésor Français. Certains diront qu'on met cette somme à l'actif mais cela ne veut rien dire dans le patrimoine de la banque à l'actif. A l'actif, cela veut simplement dire ce que j'ai fait avec le passif. Cet actif, ce peut être l'achat de l'emprunt obligataire français, n'importe quel titre financier, mais on a besoin de notre monnaie. Et quand on doit payer, on doit payer en frappant de la monnaie. Donc parfois c'est juste un jeu d'écriture, ce n'est pas de la monnaie physique. Et à cause de cela, nous n'avons pas la possibilité d'accumuler du capital.

Di Battista

Vous n'avez pas de liquidités.

Otto Bitjoka

Non. Et nous n'avons pas assez de monnaie pour pouvoir créer du développement et cela nous manque beaucoup. Si vous ne produisez pas, vous ne pouvez pas créer de l'emploi.

Di Battista

Donc en fait vous avez simplement un rôle d'exportateur de matières premières et il n'y a aucune entreprise de transformation alimentaire à l'intérieur du pays ?

Otto Bitjoka

Pire encore. Là où nous exportons nos matières premières, nous ne fixons pas les prix nous-mêmes. Les autres nous imposent leur prix et nous sommes obligés d'accepter leur prix. Donc non seulement ils nous achètent nos matières premières à bas prix, mais en plus de les vendre à bas prix, il y a encore 50 % de ce prix qui va dans les réserves de change domiciliées auprès du Trésor français. Ceci empêche toute forme de développement. Vous devez imaginer que nous possédons, par exemple, 68 % des terres non cultivées de toute la planète. Moi je suis originaire du Cameroun, il pleut six mois par an et nous avons trois récoltes par an si nous utilisons l'engrais. Nous serions assez stupides pour ne pas vouloir développer la filière agroalimentaire ? Moi je ne pense pas, je ne crois pas qu'on serait assez stupides pour cela. Il doit y avoir un problème quelque part.

Di Battista

Quelle est l'importance de la bataille qui pourrait également toucher le Parlement Européen pour demander à la France la publication de tous les documents liés au processus de décolonisation ? C'est-à-dire pour savoir exactement quels ont été les accords de décolonisation, pour savoir s'ils ont vraiment le contrôle sur les matières premières, des droits de priorité par rapport aux achats des matières premières en Afrique, toute une série d'accords qui, depuis l'époque de De Gaulle, se sont conclus afin de pouvoir dire - pour la forme - « le processus de décolonisation est terminé » et, en réalité, poursuivre un processus de colonisation.

Otto Bitjoka

Ça c'est un point très important, je veux dire le fait de rendre les accords de décolonisation publics, car c'est à travers ces accords que l'on peut vraiment savoir comment vit l'Afrique et pourquoi elle est tellement en retard. Car les accords de décolonisation sont comme un contrat. Un contrat entre un travailleur et son patron. Mais le continent africain n'est pas un travailleur et la France n'est pas notre patron. C'est pourquoi rendre ces accords publics est une chose extrêmement importante. C'est une question de transparence. Tout apparaîtra alors au grand jour et ce qui est écrit dans les accords pourra être discuté en toute conscience et connaissance et ainsi l'Union Européenne pourra prendre sa part de responsabilité notamment pour faire cesser ces accords. Moi je pense que c'est une bonne chose et que c'est une belle bataille que de leur demander de rendre ces accords publics. Je ne sais pas si cela va être accepté de bon cœur car les véritables prédateurs se cachent derrière ces accords qu'ils démentent le jour et qu'ils appliquent la nuit. Les rendre publics signifie que tout le monde sera au courant de leurs contenus, que les prédateurs risquent d'être démasqués.

Di Battista

Parfois je suis invité par différentes chaines de télévision, par exemple j'ai été invité par Fazio, dimanche prochain je serai sur la plateau de Barbara D'Urso. Si j'étais contacté par Giovanni Floris ou un autre journaliste, tu viendrais avec moi, à titre totalement indépendant, pour expliquer tes idées et faire comprendre aux italiens l'importance de se battre contre le Franc CFA ?

Otto Bitjoka

Moi je viendrais volontiers car je suis un panafricain convaincu. Mais j'aimerais aussi pouvoir en débattre avec d'autres frères d'origine africaine. J'aimerais m'entretenir sur le sujet avec Cécile Kyenge, du Parti Démocrate, avec Toni Iwobi, de la Ligue du Nord. Moi je suis indépendant et je n'ai aucune carte, mais j'ai mes idées et j'aimerais en débattre avec eux. Demander, pourquoi pas, à Giovanni Floris s'il peut organiser un débat entre Cécile Kyenge, Toni Iwobi et Otto Bitjoka, représentants des afro-italiens. Nous sommes tous des concitoyens mais nous avons une lecture différente de ce qui se passe. Par exemple moi je serais prêt à demander à l'ami Toni, de la Ligue, pourquoi on n'enlève pas de la rue toutes ces femmes qui se prostituent ? Pourquoi on n'enlève pas de la rue tous les mendiants ? Aujourd'hui, on parle de « gitanisation » des africains - avec tout le respect que j'ai pour les gitans - parce qu'ils font tout ce que faisaient les gitans. Pourquoi ne pas combattre la mafia nigériane ? Ce sont des choses qui donneraient du sens à sa présence. Je demanderais, par exemple, à Cécile Kyenge si elle est d'accord avec les déclarations de la Cour Constitutionnelle du Zaire [Otto Bitjoka nomme le Zaire mais Cecile Kyenge est née au Congo]" (n.d.t.), qui est son pays d'origine, au sujet de l'élection de Félix Tshisekedi. Ou bien si elle partage l'opinion du ministre des Affaires Etrangères français, lui qui décide en France, qu'il dise qui aurait dû gagner. Ce sont toutes ces choses que j'aimerais comprendre.

Di Battista

Pourquoi, selon toi, le Parti Démocrate est-il complètement dépendant des positions philo-françaises ?

Otto Bitjoka

Ça, je ne sais pas, moi je ne suis pas un politicien, je suis un libre citoyen. Je ne sais pas s'il est dépendant ou non. Je dis seulement que le Parti Démocrate - moi je suis culturellement de gauche - ne peut pas penser que ses ennemis puissent être les ennemis des noirs. Les noirs doivent apprendre à protéger leurs propres intérêts avec ceux qui sont prêts à faire toute la lumière sur ces points-là.

Di Battista

Une dernière question. Tu as vu que nous avons mené cette bataille pour faire en sorte que le siège permanent dans le Conseil de Sécurité des Nations Unies qui appartient à la France devienne le Conseil de la Communauté Européenne toute entière. Comment penses-tu que la France a utilisé ce droit de véto durant ces 60 dernières années ?

Otto Bitjoka

Elle l'a toujours utilisé pour pouvoir intervenir et faire tomber les chefs d'état. Nous avons vu ce qui s'est passé la dernière fois, ils ont conduit l'ancien président de la Côte d'Ivoire devant le tribunal pénal international et pourtant il n'avait rien fait. Et ils ont mis le proconsul. Ils ont utilisé le même pouvoir pour bombarder Gheddafi. Ce siège, c'est un instrument entre leurs mains, qui leur donne une liberté d'action et qui leur permet de détruire tous ceux qui vont à l'encontre de leurs intérêts. Demander que ce poste soit assigné à l'Union Européenne est un acte de civilité et cela donnerait aussi un grand pouvoir de représentation et une voix unique à l'Union Européenne. Donc, si je résume ce que nous avons dit : premièrement, demander à l'Union Européenne de demander à la France de rendre publics tous les accords de décolonisation ; deuxièmement, que l'Union Européenne prenne le pouvoir sur le siège du Conseil de Sécurité et que ce ne soit plus la propriété de la France ; troisièmement, mener cette bataille pour supprimer le symbole du Franc CFA et que les africains puissent frapper une monnaie bien à eux et financer leur économie, qu'ils puissent avoir une politique monétaire expansive, tournée vers la dépense publique et apte à créer des investissements. Pour le moment tout ceci n'est pas possible. Le seul avantage de cette monnaie c'est le taux de change fixe, mais peut-être que seul le Franc CFA a un taux de change fixe ; mais tout le monde voudrait que quand une monnaie fluctue, les autres fluctuent aussi, ce qui permettrait un ajustement avec tous les leviers nécessaires en vue d'une politique expansive. Un autre avantage serait de permettre de contrôler l'inflation. Mais ce dont nous avons besoin c'est d'une politique expansive pour investir et créer de l'emploi.

Di Battista

Une toute dernière question puisque tu en as parlé. Tu considères - et moi j'ai lu notamment des documents sur Wikileaks - que derrière l'intervention de l'armée française en Lybie, hélas cautionnée par l'Italie, il y avait un projet soutenu par Gheddafi destiné à combattre le Franc CFA et à créer une monnaie panafricaine reliée au Dinar libyen ?

Otto Bitjoka

Oui, mais Gheddafi, tout comme l'Union Africaine, a délibéré sur ce sujet, c'est-à-dire qu'ils devaient faire un fonds monétaire africain, avec un siège au Cameroun, à Yaoundé, comme la Banque africaine d'Investissement avec son siège à Tripoli. C'était un projet en effet mais pas tant pour combattre le Franc CFA, que pour viser l'autonomie, pour être souverains. C'est une chose normale : tous les peuples veulent être souverains. Ici, j'entends la Ligue dire « Chacun est maître chez soi », alors pourquoi les africains ne peuvent-ils pas être maîtres chez eux ? Je ne comprends pas, vraiment je ne comprends pas cela. Dès que l'un d'entre eux essaie d'être maître chez lui, on fait tout pour le chasser.

Di Battista

Merci Otto, à très bientôt.

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